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Les Critères Ergonomiques (3eme partie) Imprimer Envoyer
Dimanche, 02 Novembre 2003 02:00

Cette troisième partie vise à préciser la nature des Critères Ergonomiques, à rappeler leur développement, leur validation et à présenter les travaux en cours. Elle n'a pas pour objectif de présenter les Critères Ergonomiques dans le détail. Le lecteur intéressé pourra consulter les publications suivantes : [2] [4] [6] [7] [8] [9].


Développement et validation des Critères Ergonomiques

L'objectif initial des travaux effectués sur les Critères Ergonomiques a été de formaliser et de structurer les connaissances ergonomiques, notamment telles qu'elles apparaissent dans les publications scientifiques sous la forme de recommandations. Les Critères Ergonomiques représentent d'abord un moyen de classification de ces recommandations, mais surtout, ils représentent les dimensions ergonomiques majeures selon lesquelles un système d'information peut être spécifié ou évalué.
Un ensemble important de recommandations a été collecté à partir de guides ergonomiques et de l'examen des résumés d'articles scientifiques publiés dans la revue Ergonomics Abstracts (http://www.tandf.co.uk/journals/tf/00462446.html). Cette approche a permis de répertorier environ 800 recommandations. à partir de ces travaux, une première version des critères a été produite [8]. La construction des Critères Ergonomiques a donc procédé de manière empirique et a suivi une démarche itérative de classification et d'accord inter-juges. Il a cependant semblé également nécessaire de valider la qualité et l'utilisabilité de ces critères de façon expérimentale, ce qui représente une des rares validations de telles dimensions dans la littérature.

Plus spécifiquement, une partie des études réalisées sur les Critères Ergonomiques a consisté à valider les Critères Ergonomiques, à apprécier les performances d'évaluation résultant de leur application par des experts et des novices du domaine de l'ergonomie du logiciel et à comparer ces performances à celles obtenues par l'application des Principes de Dialogue ISO 9241-10. Ce faisant, la définition des Critères Ergonomiques allait permettre de :
  • Définir le concept de Qualité Ergonomique des systèmes interactifs en identifiant ses composantes ;
  • Structurer les résultats du domaine de l'ergonomie des logiciels en proposant des dimensions autorisant l'organisation de bases de données ou de bases de règles ;
  • Contribuer aux processus de normalisation (les critères ont été repris en majeure partie dans la norme AFNOR Z 67-133-1) ;
  • Enfin, de contribuer à l'amélioration du diagnostic ergonomique, notamment dans son exhaustivité, sa fiabilité et sa robustesse et ce par des non-spécialistes autant que par des spécialistes de l'ergonomie des logiciels.
Compte tenu de la méthode utilisée pour leur développement et leur définition, on peut prétendre que les Critères Ergonomiques sont valides. Les critères ont été développés sur la base d'un ensemble de recommandations important, ce qui leur assure une certaine exhaustivité. Parce qu'ils sont directement liés aux recommandations qui leur ont donné naissance, les Critères Ergonomiques permettent de définir la Qualité Ergonomique des systèmes interactifs.

La construction des critères a été suivie d'une étude au cours de laquelle des participants devaient utiliser les Critères Ergonomiques pour classifier des erreurs de conception [2]. Cette étude visait essentiellement à apprécier la clarté des définitions des critères et à identifier les confusions pouvant apparaître entre critères élémentaires chez des novices et des experts. Cette première étude a permis de modifier certaines définitions, d'ajouter des exemples de recommandations et des commentaires permettant de mieux distinguer certains critères élémentaires. Dans cette étude, la tâche n'était pas une tâche d'évaluation, mais bien d'identification de critères à partir d'erreurs de conception. On pouvait donc se demander si, malgré une certaine facilité d'utilisation pour la classification d'erreurs de conception déjà détectées, ces critères apportaient une aide réelle à l'évaluation. C'est précisément pour répondre à cette question qu'a été conçue l'étude suivante.

Une deuxième étude a été conduite afin de tester l'efficacité et l'utilisabilité des Critères Ergonomiques [4]. Pour réaliser ce projet, deux groupes de spécialistes en ergonomie des logiciels ont été invités à évaluer l'interface d'un système de gestion d'une base de données musicales. Dans la première phase de l'étude, tous les participants devaient évaluer l'interface en ne se basant que sur leur propre expertise. Au cours de la deuxième phase de l'étude, les participants devaient évaluer l'interface une deuxième fois mais cette fois-ci en visionnant l'enregistrement de leurs interactions précédentes. Les participants du groupe « Critères », contrairement à ceux du groupe « contrôle » devaient utiliser les Critères Ergonomiques. Les résultats ont montré que les performances des participants du groupe « Critères » étaient supérieures à celles des participants du groupe « contrôle ». En résumé, les critères permettaient d'améliorer les performances d'évaluation des experts.

Dans une troisième étude [7], on s'est intéressé à l'utilisation des Critères Ergonomiques par des non-spécialistes en ergonomie et à la comparaison des Critères Ergonomiques aux Principes de Dialogue de la norme ISO 9241- Part 10 et ce, du point de vue des performances de diagnostic. Trois groupes de participants (Contrôle ; Critères, ISO) ont été invités à évaluer l'interface du prototype utilisé dans l'étude précédente. Au cours de la session expérimentale, les participants des groupes « Critères » et « ISO » ont été invités à évaluer l'interface de façon exhaustive. La consigne précisait qu'ils devaient procéder pas à pas : pour chaque page-écran, boîte de dialogue ou fenêtre à l'écran, il leur était demandé de reprendre un à un chacun des Critères ou principes de dialogue décrits dans le document et d'indiquer les défauts de conception s'y rapportant. Les participants appartenant au groupe « Contrôle », n'ayant pas de documents, devaient s'en remettre à leur seul jugement lors de l'évaluation. L'analyse des résultats a montré que le nombre de défauts détectés en moyenne par les participants du groupe « Critères » était supérieur à ceux détectés par les participants des groupes « Contrôle » et « ISO ». Par contre, le nombre de défauts détectés en moyenne par les participants des groupes « Contrôle » et « ISO » ne différait pas de façon significative.


État actuel des Critères Ergonomiques

Les Critères Ergonomiques ont été développés à partir d'une base de recommandations importante ; ils ont été testés du point de vue de leur indépendance, de la stabilité de leur affectation, de leur utilisabilité et de leur rôle comme aide au diagnostic. Dans leur forme actuelle, les critères apparaissent donc valides, fiables et utilisables. De plus, leur utilisation augmente la performance d'évaluation. L'ensemble des Critères Ergonomiques est aujourd'hui utilisé comme grille pour le diagnostic et pour la présentation des rapports d'évaluations d'interfaces, notamment dans l'industrie.

Les Critères Ergonomiques
1. Guidage
1.1 Incitation*
1.2 Groupement/Distinction entre items
1.2.1 Groupement/Distinction par la localisation*
1.2.2 Groupement/Distinction par le format*
1.3 Feed-back immédiat*
1.4 Lisibilité*

2. Charge de travail
2.1 Brièveté
2.1.1 Concision*
2.1.2 Actions minimales*
2.2 Densité informationnelle*

3. Contrôle explicite
3.1 Actions explicites*
3.2 Contrôle utilisateur*

4. Adaptabilité
4.1 Flexibilité*
4.2 Prise en compte de l'expérience de l'utilisateur*

5. Gestion des erreurs
5.1 Protection contre les erreurs*
5.2 Qualité des messages d'erreur*
5.3 Correction des erreurs*

6. Homogénéité/Cohérence*

7. Signifiance des codes et dénominations*

8. Compatibilité*
* Critère élémentaire

 Les Critères Ergonomiques sont actuellement au nombre de huit. Certains de ces critères se subdivisent en sous-critères : on compte 18 critères élémentaires [3]. Chaque critère élémentaire est accompagné d'une définition, de justifications et d'exemples de recommandations (Voir un exemple ci-après pour le critère Incitation). Les Critères Ergonomiques ont récemment été étendus au Web [5] et aux interactions avec des environnements virtuels [1].



Définition :
Le terme Incitation a ici une définition plus large que celle qu'on lui confère généralement. Ce critère recouvre les moyens mis en œuvre pour amener les utilisateurs à effectuer des actions spécifiques, qu'il s'agisse d'entrée de données ou autre. Ce critère englobe aussi tous les mécanismes ou moyens faisant connaître aux utilisateurs les alternatives, lorsque plusieurs actions sont possibles, selon les états ou contextes dans lesquels ils se trouvent. L'Incitation concerne également les informations permettant aux utilisateurs de savoir où ils en sont, d'identifier l'état ou contexte dans lequel ils se trouvent, de même que les outils d'aide et leur accessibilité.
Justification(s) :
Une bonne incitation guide les utilisateurs et leur évite par exemple d'avoir à apprendre une série de commandes. Elle permet aussi aux utilisateurs de savoir quel est le mode ou l'état en cours, où ils se trouvent dans le dialogue et ce qu'ils ont fait pour s'y trouver. Une bonne incitation facilite donc la navigation dans une application et permet d'éviter les erreurs.
Exemples de recommandations :
  • Guider les entrées de données en indiquant le format adéquat et les valeurs acceptables ; par exemple, fournir, au niveau du label, des indices supplémentaires sur le format d'entrée des données (exemple : date (jj/mm/aa) : _ _ / _ _ / _ _ ).
  • Afficher les unités de mesure des données à saisir.
  • Indiquer toutes les informations d'état (exemple : modes, valeurs, etc.).
  • Pour chaque champ de données, fournir un label
  • Fournir des indices sur la longueur autorisée des entrées dans un champ.
  • Donner un titre à chaque fenêtre.
  • Fournir des aides accessibles en ligne.


Discussion sur les Critères Ergonomiques

Dans leur version actuelle, les Critères Ergonomiques, bien qu'ils apportent une aide avérée à l'évaluation des systèmes interactifs, posent néanmoins certaines difficultés et présentent certaines limites.

L'efficacité de l'aide apportée par les Critères Ergonomiques pourrait être améliorée en définissant plus avant une méthode associée. En effet, dans l'état actuel des choses, l'ébauche de méthode se résume à l'examen d'une interface en utilisant systématiquement chacun des critères et sous-critères, selon l'ordre dans lequel ils sont décrits, à partir d'un document présentant la version actuelle des Critères Ergonomiques.

Il ne s'agit pas encore d'une méthode d'évaluation complètement développée : par exemple, le document ne précise ni les façons d'explorer systématiquement l'interface, ni ne donne de méthode d'application détaillée de chaque critère. Il reste donc beaucoup à faire pour définir une méthode complète et des outils précis d'évaluation.

Conclusion

Dans les trois parties sur les Critères Ergonomiques, les méthodes d'évaluation de la Qualité Ergonomique des systèmes d'information n'ont été présentées que très brièvement. Il s'agissait ici de présenter un aperçu des méthodes actuelles et d'introduire les travaux relatifs aux Critères Ergonomiques.

Les Critères Ergonomiques font partie des « méthodes d'inspection»  qui sont définies comme des méthodes informelles d'analyse de l'utilisabilité consistant en l'examen d'une interface spécifiée, prototypée ou existante avec l'objectif d'identifier les défauts ergonomiques de conception. Ces dernières reposent sur l'expertise des évaluateurs (spécialistes des facteurs humains, concepteurs de système, informaticiens) et/ou sur une certaine connaissance des facteurs humains telle qu'elle est disponible dans les documents habituels cités plus haut (guides, check-lists, etc.).

Les Critères Ergonomiques peuvent être considérés comme un moyen de garantir la conformité des systèmes aux recommandations pour la conception d'interface, comme un moyen d'évaluer, relativement rapidement les défauts ergonomiques pour les corriger avant de passer aux tests utilisateurs. Une telle méthode peut être vue également comme un moyen aisé de faire entrer dans les habitudes des concepteurs/évaluateurs la nécessité de préoccupations ergonomiques, puis de faire appel à des ergonomes professionnels pour avancer dans la conception. En effet, il ne s'agit pas de considérer que la totalité de l'approche ergonomique sera du ressort du non-spécialiste en ergonomie, mais plutôt que certains de ses aspects les plus flagrants pourront être traités rapidement, sous la forme d'une inspection ergonomique systématique. Les ergonomes pourraient ainsi se consacrer à des problèmes plus difficiles requérant les connaissances et les méthodes qu'ils ont à leur disposition. L'approche critères devrait aussi aider certains d'entre eux à optimiser leur démarche évaluative.

Pour en savoir davantage...

Cet article est un extrait de : Bastien, J. M. C., & Scapin, D. L. (2001). Évaluation des systèmes d'information et Critères Ergonomiques. In C. Kolski (Ed.), Systèmes d'information et interactions homme-machine. Environnements évolués et évaluation de l'IHM. Interaction homme-machine pour les SI (Vol. 2, pp. 53-79). Paris : Hermes.

Le lecteur y trouvera de plus amples informations et de nombreuses références.


Références

[1] Bach, C., & Scapin, D. L. (2003). Adaptation des critères ergonomiques aux interactions homme-environnements virtuels. IHM'2003 - 15ème Conférences Francophone sur l'Interaction Homme-Machine (Université de Caen, 25-28 novembre) New York, NY, ACM.

[2] Bastien J.M.C. et Scapin D.L., A validation of ergonomic criteria for the evaluation of human-computer interfaces, International Journal of Human-Computer Interaction, 4, 183-196, 1992.

[3] Bastien J.M.C. et Scapin D.L., Ergonomic criteria for the evaluation of human-computer interfaces, Rapport Technique n° 156, Institut National de Recherche en Informatique et en Automatique, Rocquencourt, France, 1993.

[4] Bastien J.M.C. et Scapin D.L., Evaluating a user interface with ergonomic criteria, International Journal of Human-Computer Interaction, 7, 105-121, 1995.

[5] Bastien J.M.C., Leulier C. et Scapin D.L., L'ergonomie des sites web, In Le Moal J.-C. & Hidoine B. (Eds.), Créer et maintenir un service Web, Paris : ADBS, p. 111-173, 1998.

[6] Bastien J.M.C., Scapin D.L. et Leulier C., Une comparaison des Critères Ergonomiques et des Principes de dialogue ISO 9241-10 dans une tâche d'évaluation d'interface, Revue d'Interaction Homme-Machine, 1(1), 33-63, 1998.

[7] Bastien J.M.C., Scapin D.L. et Leulier C., The Ergonomic Criteria and the ISO 9241-10 Dialogue Principles: A pilot comparison in an evaluation task, Interacting with Computers, 11, 299-322, 1999.

[8] Scapin D.L., Des critères ergonomiques pour l'évaluation et la conception d'interfaces utilisateurs, Actes du XXVI Congrès de la SELF (1990), Montréal, Canada.

[9] Scapin D.L. et Bastien J.M.C., Ergonomic criteria for evaluating the ergonomic quality of interactive systems, Behaviour & Information Technology, 16, 220-231, 1997.
 
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